24 avril 2011

Campo Pequeno, triste modernité


On ne part guère à Lisbonne en quête de modernité, mais plutôt pour y goûter la mélancolie d'un pays à ce point perdu dans le parfum de son passé qu'il ne semble plus daigner contempler son Océan. C'est un vieux magasin de bonbons pastels dans lequel on pénètre, aux armoires de bois verni et munis de vitres fines. Il semble que tout soit étiqueté à l'encre de Chine, soigneusement ordonné : un paradis pour vieux pas riches mais dignes derrière leurs cravates quotidiennes et leur dentelle d'antan. Ils sont partout. La nostalgie se vend encore bien de Chiado à Graça et le décor, de tramways en pavés et de vieilles en vieilles, lui tamponne le cachet authentique sur toutes les faces. On ne part guère à Lisbonne en quête de modernité, mais pour vérifier qu'en certains coins d'Europe, certaines capitales, le linge sèche toujours aux fenêtres, et le vélo au balcon. Tout a pris sa place et beaucoup d'éléments ici gommés ont préservé la leur. Je suis passé à côté, pendant trois jours, je n'ai pas bien saisi, je n'ai que la réductrice impression de n'avoir vu que des vieux, des parcs vides et tout juste une aimable movida perchée là-haut. J'étais venu y voir jouer Lyon, mais j'avais fini par fuir dans ce Lisbonne, fâché et fermé, promenant une guirlande de Nikon en guise d'inspiration et une humeur triste, agitée de doutes.
En ce dimanche de fin octobre, j'ai semé toute connaissance lyonnaise et flâné de Saldanha jusqu'au jardin de la Fondation Gulbenkian. Au salon de thé Versailles et à Lisbonne en général, le café n'est pas pire qu'en France et s'accompagne d'un pastel de nata soigneusement saupoudré de cannelle pour moins de deux euros. Lisbonne, sanctuaire du pouvoir d'achat pour le flâneur gourmand. Triste miracle du poids de l'Euro aux confins de ce que les marchés nomment désormais "les périphériques". C'est plus joli que les "PIIGS" de l'an dernier, même si en fait c'est moins bien1.
On ne part guère à Lisbonne en quête de modernité, disais-je, mais on finit par tomber sur un pan de celle-ci au détour d'une flânerie de Saldanha à Gulbenkian si l'on veut bien s'égarer par l'Avenida da República et les arènes de Campo Pequeno. 
Le coso rend près de 40 ans à Las Ventas et fut construit de briques en 1892 dans un style néo-mudéjar agrémenté de dômes. Et qu'y reste-t-il de toros ? Bien peu de choses noyées dans une galerie commerciale et une salle de spectacle multifonctions. On frémit à l'idée du programme taurin ! En ce dimanche après-midi, il n'y a rien d'ouvert autre que les cinémas peut-être et la grille de la Grande porte. Outre l'enceinte extérieure qui a conservé sa structure de briques (l'intérieur a été refait en béton armé), l'élément le plus ancien de l'ensemble doit être cette pellicule de TMax 3200 périmée depuis des lustres qui traîne dans mon Nikon et qui transforme le grain en graviers... Dans le désert ambiant, des distributeurs de boissons, des chaînes de restaurants et de petites barrières interdisant l'accès aux gradins. Au moment d'enjamber l'une d'entre elles pour jeter un oeil au ruedo (??) aujourd'hui couvert, je tombe sur le gardien qui m'interdit formellement de passer même pour un seul regard et me conseille de revenir une fois la saison taurine reprise.

D'ici le retour des touros et des forcados, les mauvaises occasions ne manquent pas pour jeter un oeil dans la salle (??), à voir la liste de concerts de mauvais rock affichée à l'entrée. A Lisbonne, la modernité offre, comme le futur, una cara bem feiosa2.

1 Dans la zone euro, le jargon des marchés financiers distinguait par le passé les pays "core", comme la France ou l'Allemagne, des "PIIGS" ("coochons"?) acronyme de Portugal Ireland Italy Greece Spain. Depuis la crise de la dette grecque, il y a un an, on a tendance à distinguer les "périphériques" (Portugal, Irlande, Grèce), dont les situations sont réellement préoccupantes, des "semi-périphériques" (Italie, Espagne) qui offrent de meilleurs atouts et plus de garantie dans leur économie.
2 Une bien sale trogne.